Nous accueillons un nouvel ambassadeur pionnier dont le pseudo est Shibari 1970, ce qui me donne l’idée de vous parler de cet art ancestral qu’est le shibari dans le monde du libertinage.
Le mot fait rêver autant qu’il inquiète. Il évoque des images très différentes selon les personnes : un corps suspendu dans une pénombre rouge, une esthétique japonaise presque graphique, ou au contraire la crainte d’une contrainte subie. Il nous a semblé utile de remettre un peu d’ordre dans tout cela, parce que le shibari pratiqué avec soin n’a rien à voir avec ce que la confusion ambiante lui prête.
Un art ancien, né d’une tout autre intention
Le shibari ne vient pas de nos boudoirs européens. Il descend du hojojutsu, une technique japonaise de contention utilisée à l’époque d’Edo pour immobiliser un adversaire ou retenir un prisonnier. La corde y était un instrument de contrainte, parfois rude, très éloigné de ce que l’on pratique aujourd’hui.
C’est au vingtième siècle que le regard change. Le kinbaku — que l’on peut traduire par « lien serré » — transforme cette technique en langage esthétique et sensuel. La corde n’y sert plus à capturer mais à dessiner, à accompagner, à dire quelque chose du corps et de l’attention que l’on porte à l’autre. Ce glissement, d’une contrainte subie vers un échange choisi, résume tout l’intérêt de cet art. Il en fixe aussi l’exigence.
Ce que le shibari n’est pas
Il n’est pas une performance à réussir. Personne n’attend de vous des figures spectaculaires, et un nœud simple, bien posé, peut être infiniment plus troublant qu’un ouvrage compliqué réalisé sans présence.
Il n’est pas un accessoire que l’on sort pour impressionner, ni une démonstration de puissance. Il n’est pas non plus un prétexte photographique : une corde qui n’existe que pour l’image a déjà quitté le terrain de la rencontre.
Il n’est pas, enfin, un rapport de force réel. Ce qui se joue est un jeu consenti, dont l’un des partenaires garde toujours la main sur l’arrêt. Un shibari où l’on ne peut plus dire stop n’est plus du shibari : c’est une contrainte.
Le consentement, corde maîtresse
Tout commence bien avant le premier nœud, dans une conversation. Qu’est-ce que chacun vient chercher ? Une sensation d’immobilité, une parenthèse de lâcher-prise, la beauté d’un motif, ou la confiance que suppose le fait de se laisser faire ? Qu’est-ce qui, au contraire, est exclu sans discussion possible ?
Il faut aussi convenir d’un signal clair. Un mot, un geste de la main, une corde secouée : peu importe la forme, à condition qu’elle soit immédiatement comprise et immédiatement respectée. Et il faut se souvenir qu’un accord donné au début ne vaut jamais pour toute la soirée. Chacun peut ralentir, s’arrêter ou renoncer en cours de route, sans avoir à se justifier.
La sécurité ne se négocie pas
Une corde posée sur un corps n’est jamais un détail. Quelques principes simples séparent une belle expérience d’un accident :
- Jamais de corde autour du cou, ni sur la gorge, ni sur les carotides.
- Pas de suspension sans véritable formation : le poids du corps et la compression des nerfs ne s’improvisent pas.
- Fourmillements, engourdissement, froideur, changement de couleur de la peau : on dénoue immédiatement, sans discuter.
- Des ciseaux de secours — des ciseaux à pansements, jamais rangés dans une autre pièce — toujours à portée de main.
- Aucun alcool ni produit qui altère la vigilance, pour personne : ni pour celui qui noue, ni pour celui qui est noué.
- Des cordes propres, personnelles, en jute, chanvre ou coton, entretenues. Pas de corde de bricolage, pas de corde partagée à l’aveugle.
- Des zones fragiles à épargner : le creux du coude, l’arrière du genou, un poignet serré comme une menotte.
- Un premier essai habillé, assis, sans enjeu sexuel : on apprend d’abord à se faire confiance.
Une corde qui laisse une marque plus longtemps que prévu n’est pas une preuve d’intensité. C’est le signe qu’il fallait dénouer plus tôt.
Ce que la corde apporte au couple
Le shibari impose un rythme lent, presque à contre-courant de tout le reste. Il faut choisir une corde, la dérouler, la placer, vérifier, recommencer. Rien ne peut être précipité, et c’est précisément ce qui en fait une expérience de couple.
Celui qui noue est entièrement tourné vers l’autre : sa respiration, sa peau, ses tensions. Celui qui est noué accepte de dépendre, quelques minutes, de la vigilance de son partenaire. L’un apprend à lire, l’autre apprend à se fier. Il y a là une forme d’attention que peu de pratiques offrent aussi directement.
Et puis il y a la beauté du motif, l’attente, le frôlement de la corde sur la peau, le silence qui se remplit. Beaucoup de couples y découvrent quelque chose qu’ils ne cherchaient pas : la sensation d’être, enfin, pleinement regardé.
Comment commencer, concrètement
Nous ne conseillons pas d’apprendre seul, à partir de vidéos, le jour où l’envie vous prend. Les ateliers et les praticiens expérimentés existent, en Belgique comme en France, et ils apportent ce qu’aucun tutoriel ne remplace : le regard de quelqu’un qui corrige une tension trop forte avant qu’elle ne fasse mal.
Pour un premier pas à deux, une seule corde suffit. Un simple tour de poignet, un harnais de poitrine posé sans serrer, et surtout l’habitude de vérifier, de demander « ça va ? » et d’entendre la réponse. On répète d’abord sans intention érotique, tranquillement, chez soi. Le reste vient ensuite, si l’envie vient.
Dans un club ou une soirée
En lieu public, quelques usages s’imposent. On demande l’autorisation avant de pratiquer, on respecte les règles de l’établissement, on ne touche jamais le travail d’un autre couple et l’on ne photographie personne. Les cordes se gardent pour soi : elles touchent les corps et ne se prêtent pas.
Rappelons aussi qu’un shibari n’est pas un spectacle offert à la salle. Si un couple choisit de pratiquer devant d’autres, c’est son droit ; en faire une démonstration pour attirer les regards en est un autre, qui n’engage que lui.
Bienvenue à Shibari 1970
Nous sommes heureux d’accueillir Shibari 1970 parmi nos ambassadeurs pionniers. Un pseudonyme qui dit déjà quelque chose de la personne : le goût d’un art exigeant, de la patience et du lien. Si l’envie lui vient de partager son regard, ses conseils ou les bonnes adresses pour apprendre, le Carnet et le Cercle lui sont ouverts.
Notre regard
Le shibari nous intéresse pour la même raison que le libertinage nous intéresse : parce qu’il ne vaut que par la qualité du lien. Une corde bien posée dit exactement ce que nous cherchons dans une rencontre — de l’attention, du temps, une confiance explicite et la liberté intacte de s’arrêter.
Ce n’est pas la corde qui retient. C’est la promesse qu’elle accompagne.


